1- Préface :
Le regard que porte le Moi sur l’Autre diffère selon les perspectives. Celles-ci vacillent entre deux positions diamétralement opposées et contradictoires : soit l’ouverture extrême sur l’Autre, soit le renfermement total sur soi. Le renfermé est celui qui perçoit l’Autre à travers sa propre identité, religieuse ou nationale, ethnique ou culturelle, etc.. Il ne le reconnaît, et ne s’identifie à lui que lorsque son identité est similaire ou proche de la sienne, sinon il le rejette en le considérant comme un apostat, ou comme un arriéré ou un sous-développé, étranger ou barbare, ou n’importe quelle qualification qui le traite comme altérité radicale ou différence sauvage.
Celui qui est donc renfermé sur soi et sur sa croyance, nie l’Autre et ne reconnaît pas son droit à la différence, étant donné que celle-ci est à ses yeux l’opposé de son identité voire sa négation ; si ce n’est pas ce qui le menace constamment et qui vise sa subordination.
C’est pourquoi dans cette perspective l’Autre est démuni de ses droits d’homme, étant donné qu’on le perçoit à travers des préjugés qui sont en fait des classifications étroites, ou des nominations préconçues, ou bien des certitudes absolues.
Tandis-que celui qui adopte une position d’ouverture, perçoit l’Autre différemment, comme son complément, et il peut même s’identifier à lui sans prendre en considération les différences multiples qui les distinguent, comme celles du langage, de race, de religion et de culture, etc.
Si le concept du Moi apparaît - au sein de cette perspective ouverte - inépuisable dans une identité déterminée, son être est inconsommable dans une qualité particulière, et qu’aucun nom ou symbole ne peut le contenir ; c’est parce que son identité est complexe, ses figures différentes et ses dimensions variées.
Il n’existe, me semble t’il, aucune société ou culture ou croyance qui soient dépourvu de ces deux types cités dessus; même si le type ouvert, et qu’on va nommer le type actif, reste une rareté, et constitue une minorité voire un idéal future du devenir humain.
Quant au type enfermé, et qu’on va nommer le type réactif, il est représenté par un ensemble de penseurs, il commence – dans notre culture arabo-musulmane - par les traditionalistes, et il embrasse les grands savants comme : Al Achaari, Al Ghazali, Ibn Taymyya, etc..,et se débouche actuellement sur l’intégrisme à travers ses différentes couleurs, Islamiste, ou Marxiste, ou libérale, etc.
Le lecteur averti est conscient des différences multiples qui existent entre ces figures, notamment au niveau de la pensée, et en particulier entre les anciens et les nouveaux. Cependant, malgré ces différences, je les intègrent tous sous le même modèle réactif. Car ce qui importe – dans la perspective généalogique et typologique que j’adopte ici dans cette analyse – ce ne sont pas les différences de croyances ou de doctrines, et non plus les contenus des textes ou les intentions discursives ; mais plutôt ce sont les mécanismes de pensée et les types psychiques des penseurs qui sont les plus déterminants.
Notre perspective entame une distinction au niveau théorique, entre deux types psychiques, ou deux personnages conceptuels : l’actif et le réactif ; et chaque type a ses caractères particuliers qui transcendent les différences d’identités intellectuelles qui peuvent exister entre les penseurs, qu’ils soient sunnites ou chiites, traditionalistes ou modernistes, orthodoxes ou rationalistes, des libéraux ou des marxistes, de droite ou de gauche.
Tous ces penseurs appartiennent – nous semble t-il – à un même type, parce qu’ils s’inspirent de la même mentalité, et utilisent les mêmes mécanismes de pensée, et c’est pour cette raison-là qu’ils constituent un mode d’être commun, dont la pensée appartient à la même typologie.
L’approche généalogique procède par une analyse des textes, des discours voire des positions, en les considérant comme des symptômes des forces qui les ont produits, et qui continuent à les utiliser et à les investir ; en distinguant entre deux types de forces actives et réactives, et en les classant dans deux types représentatifs à travers une remontée à leurs généalogies et aux conditions de leur apparition, et en déterminant la volonté de puissance qui les animent.
En somme l’approche généalogique finit par distinguer deux modes de volonté de puissance ou bien deux visions opposées vis-à-vis du Moi, de l’Autre et de la vérité : une vision qu’on peut qualifier comme auto-suffisante, qui considère le moi, le sujet comme l’unique source de toute connaissance et savoir ; l’autre vision souligne l’importance de l’intersubjectivité, de l’échange mutuel, et la nécessité de l’ouverture de soi sur l’autre, et de s’enrichir au niveau de son expérience, sa pensée et son savoir.
Pour être explicite nous allons procéder d’abord à l’explicitation du type réactif à travers sa genèse, la nature de sa structure, sa constitution, ainsi que ses caractères psychiques, éthiques voire esthétiques ; avant de clore cette analyse par la mise en lumière de sa logique, son raisonnement et la philosophie dont il s’inspirent dans l’élaboration de sa conception à l’égard du Moi, de l’Autre et de la vie.
Enfin j’avoue que cette analyse typologique repose sur la généalogie Nietzschéenne, en particulier sa « psychologie des profondeurs » comme elle a été élaborée dans son œuvre « La généalogie de la morale ». A vrai dire, cette inspiration de la philosophie de la différence – notamment comme elle a été mis en oeuvre dans les travaux de Nietzsche, Heidegger, Blanchot, Deleuze, Foucault, Derrida et les autres – comme le fait remarquer le philosophe marocain Al Khattibi, nécessite non seulement de s’ouvrir sur leurs styles de pensée, mais aussi d’adopter leur stratégie, et mettre leur « machine de guerre » à notre disposition dans notre lutte symbolique actuelle.
2- L’analyse du modèle réactif :
Selon Nietzsche, ce qui distingue l’homme des autres êtres vivants, c’est qu’il est le seul être dont la vie peut devenir pour lui un danger mortel. Il est le seul être qui a l’aptitude de devenir réactif. C’est à dire de résister à la vie, et déclarer la guerre contre ses conditions. Cette tendance réactive sous sa forme excessive se manifeste comme une négation voire une dépréciation de la vie. Pour comprendre ce devenir réactif de l’homme, il faut savoir que ce dernier se détermine comme l’être doué de la volonté et du désir, d’une volonté illimitée et d’un désir infini, d’ou le risque permanent de se perdre et de s’égarer, et dans cet éloignement de soi il y’a le risque de la déviation voire de l’aliénation, qui dans son excès devient « volonté de la volonté », c’est-à-dire volonté du néant ou désir de la mort.
Cette aptitude réactive de l’homme, prouve qu’il est animé par des forces réactives qui trouvent leurs appuis voire leurs sources dans le langage ou la conscience, la mémoire ou l’association[i]. La mémoire par exemple est une force active lorsqu’elle est une mémoire de promesse et d’avenir[ii], c’est alors qu’elle devient source d’énergie nécessaire à la création et la nouveauté. Mais la mémoire peut devenir une force réactive lorsqu’elle devienne régressive, enchaînée au passé et ferme ses fenêtres sur le présent et l’avenir.
La conscience aussi peut devenir une conscience malheureuse lorsqu’elle devienne réactive et source du ressentiment.
Aussi existe t’il à l’origine de la vie au sein de la société, une volonté réactive qui prend la forme d’une xénophobie qui se propage à l’intérieur de chaque individu ; et c’est cette xénophobie qui pousse ses individus à se constituer en grégarité comme immunité contre le contingent, le différend et l’imprévu. La société tente de surmonter cette xénophobie par le renforcement chez ses individus, des sentiments de sécurité, de sûreté et d’union d’un côté ; et de l’autre côté, la sensation d’appartenir à une même identité homogène. Ce processus se réalise grâce au rôle que remplie le langage, la grammaire, la logique et la morale. Nietzsche parle de la maladie native du langage, de la grammaire comme métaphysique du peuple, et il parle aussi du concept comme le sépulcre des intuitions.
Mais si l’être humain à l’aptitude de devenir réactive, alors dans quelles conditions devient t-il ainsi ? comment naît la possibilité de se perdre et de se séparer de la vie voire de la nier ? comment arrive t-il que les forces réactives dominent les forces actives ? comment se constituent-elles en type réactif imposant son pouvoir sur le comportement des individus, et leurs pensées ?
Dans la typologie Nietzschéenne on distingue deux modes de volonté de puissance, la volonté négative et la volonté affirmative. La première nie la vie et la déprécie, la deuxième l’affirme et l’apprécie. La première est issu d’une vie morbide caractérisée par la faiblesse, la fatigue et la fragilité, c’est pour cela qu’elle se trouve impuissante à affirmer la vie qui apparaît à ses yeux pleine de paradoxes, de contradictions, et source permanente de la douleur et du mal. Et c’est pour cette raison là, que la vie est à ses yeux dépourvu de valeur voire indésirable.
A l’opposé de cette première volonté, la seconde est issu d’une vie forte, saine et sauve. C’est pourquoi elle est ouverte sur la vie, et l’affirme avec ses différences et ses contradictions, ses malheurs et ses bonheurs, sans aucun complexe d’infériorité ou de culpabilité.
On constate donc que la première volonté est une volonté de faible, est que la deuxième est celle du fort ; mais les concepts de force et de faiblesse n’ont pas ici une connotation sociale-politique voire biologique, mais ils sont déterminés d’après le genre de rapport que l’homme entame avec la vie et l’être, et qui fait que le faible est celui qui nie la vie, tandis que le fort est celui qui l’affirme.
Donc la volonté de l’être humain devient réactive au fur et à mesure que son activité est dominé par le négatif et la négation[iii]. Celle-ci devient dominante lorsque la vie de l’homme s’affaiblit et devient impuissante à s’affirmer dans l’existence. Pour compenser ce manque, il s’accroche à des illusions qu’on lui présente sous l’image des valeurs sacrées ou des idéaux supérieurs au non desquels il déclare « la guerre sainte » contre la vie comme source du mal[iv].
Celui donc qui nie la vie et la déprécie, est celui qui ressent que sa vie est décadente et dégénérescente. Dés lors sa raison d’être est de conserver sa vie en permettant aux forces réactives de dominer les forces actives. Les forces réactives arrivent à dominer en s’alliant avec – ce que Nietzsche appelle – l’idéal ascétique ou la volonté du néant. Celle-ci est considéré comme la force productrice des valeurs et des idéaux supérieurs. Le mécanisme que les forces réactives mirent en œuvre pour triompher, consiste à séparer les forces actives de ce qu’elles peuvent[v]. Et chaque force active lorsqu’elle est séparée de ce qu’elle peut, se trouve priver des conditions nécessaires à son activité libre, et devient en raison de cette privation une force réactive. Autrement dit, chaque force se sent priver des conditions favorables à sa satisfaction et à son affirmation voire à son épanouissement, deviendra, sous le poids de l’insatisfaction et de la frustration, mais aussi sous l’effet du fantasme voire de mystification, une force retournée contre soi, et orientée contre la vie.
La force réactive se constitue en force dominante, à travers trois phases ou trois aspects complémentaires suivants : le ressentiment, la conscience malheureuse, l’idéal ascétique. Ces trois aspects forment ensemble le type ou le modèle réactif[vi]. Ce qui veut dire que, le modèle réactif se détermine comme le procès d’interprétation et d’évaluation de la vie, de l’être, en fonction du ressentiment, ou de la conscience malheureuse, ou de l’idéal ascétique. Et il est clair que de l’intérieur de cette perspective réactive, la vie apparaît coupable et pêcheuse, et source infini des douleurs et du mal. Ce caractère négatif de la vie réactive, la laisse dans une situation de manque et de besoin permanents à des justifications et à des illusions, pour ne pas succomber du dégoût voire du désespoir.
En somme, le type réactif se constitue par la domination des forces réactives sur les forces actives. Celles-ci triomphent en séparant les forces actives de se qu’elles peuvent. Et dans chaque cas, cette séparation repose sur une fiction, sur une mystification ou falsification. Et c’est la volonté de néant qui développe l’image négative et renversée. Autrement dit, cette séparation devient possible à l’aide de l’idéal ascétique producteur de l’illusion. Le procès de cette production se fait par la projection d’une image de contradiction à la place de la différence originelle entre les forces. Il s’agit donc de donner une image renversée de la différence naturelle qui existe entre les forces, en la substituant par une opposition morale, comme par exemple l’opposition entre le mal et le bien. L’élément différentiel et généalogique - vu du côté des forces réactives – apparaît à l’envers, la différence est devenu négation, l’affirmation est devenu contradiction. Une image renversée de l’origine accompagne l’origine : ce qui est « oui » du point de vue des forces actives devient « non » du point de vue des forces réactives, ce qui est affirmation de soi devient négation de l’autre[vii], c’est ce que Nietzsche appelle « le renversement du coup d’œil appréciateur »[viii].
Plusieurs mécanismes sont mis en œuvre pour activer ce fantasme et cette illusion. Parmi ceux-ci on peut citer le mécanisme de « la causalité imaginaire », l’illusion grammaticale, le fantasme logique, l’interprétation morale de la vie, etc. Selon Nietzsche les théo
المزيد